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Autrement appelée « La Guerre Comique », la querelle de l’École des femmes fut le tremplin qui propulsa Molière au centre des discussions mondaines fondant par ce biais sa réputation. Il n’y a pas de mauvaise communication comme dirait l’autre, et Molière bien malin, alimenta le buzz que provoqua son ouvrage déchainant ainsi les critiques à son encontre.

 

HISTOIRE & ARGUMENTS

Écrite en 1662, l’École des femmes raconte l’entreprise d’Arnolphe, homme d’âge mur plus noble et intelligent qu’il ne l’est réellement, souhaitant goûter au bonheur conjugal, mais bien trop effrayé par la perspective d’être trompé par une femme.

Aussi, convoite-t-il donc de prendre pour épouse Agnès, jeune femme qu’il élève depuis sa plus tendre enfance pour qu’elle soit niaise et ignorante. Démunie de sa « ruse féminine », Arnolphe espère qu’elle n’aura pas la présence d’esprit de le tromper.

Alors qu’Agnès est en âge d’être mariée et qu’Arnolphe va pour lui demander sa main, elle fait la rencontre du jeune homme Horace qui tombe éperdument amoureux d’elle. S’ensuit un jeu entre les nombreuses tentatives de séductions d’Horace et les manipulations piteuses d’Arnolphe, avant qu’au final, l’amour ne triomphe, redonnant sa raison à Agnès qui part vivre avec son jeune prétendant ne laissant à Arnolphe que son dépit pour compagne.

 

POUR ALLER UN PEU PLUS LOIN :

L’École des femmes n’est pas une histoire originale de Molière mais une adaptation empruntée à la nouvelle de María de Zayas y Sotomayor intitulée « El prevenido engañado » (1637), traduite et adaptée par Scarron en 1655 sous le titre de « La Précaution inutile ». Titre qui s’explique par toutes « les précautions inutiles » que prend Arnolphe et qui vont au contraire le mettre dans des situations délicates. Molière conserve plusieurs des attributs de la pièce tout en la transposant. Par exemple, l’histoire ne se passe plus à Grenade mais à Paris.

 

À travers cette pièce, Molière critique les rôles sociaux des hommes et des femmes de sa société, tout en présentant une satire des comportements jaloux et arrivistes. Par exemple lorsqu’Arnolphe change son nom en celui plus aristocratique de « Monsieur de La Souche », c’est une attaque déguisée à l’encontre de Thomas Corneille qui se faisait appeler « Monsieur de Lille ».

L’École des femmes est un triomphe. Cette comédie fut donnée plus de trente fois de 1662 à 1663, ce qui est conséquent pour l’époque. Un tel succès attise la curiosité de la noblesse et de la royauté, et crée beaucoup de jalousie et de controverses autour de Molière. Les théâtres de la capitale sont très demandés et une grande rivalité s’installe entre les auteurs. On lui vole ses pièces, on détourne ses idées, et on finit par écrire des comédies qui répondent à des comédies, qui répondent elle-même à des comédies. Bref, c’est la guerre et toute une fronde se ligue contre lui et son œuvre.

 

PROBLÈMES & CONFLITS

Deux sujets piquent au vif les détracteurs de Molière : les allusions sexuelles et la vision parodique du catholicisme. Globalement, deux attaquants mènent la charge : les frères Corneille et la compagnie du Saint Sacrement.

Les premiers, hormis le fait d’être de gros jaloux, ont principalement un désaccord esthétique. Pour eux, la comédie ne doit pas dériver de la farce mais au contraire s’en émanciper. Les seconds, société secrète et complotiste, ont comme volonté de répandre la morale catholique dans toute la société. Infiltré jusque dans les strates supérieures du royaume, c’est un contre-pouvoir qui dérange Louis XIV lui-même, qui aimerait bien qu’on lui foute la paix avec toutes ces maitresses. Initialement créé pour lutter contre la réforme protestante, l’organisation dénonce et attaque les vices de la société humaine : tabac, décolletés et théâtre (ici accusé de pervertir l’âme des honnêtes gens #platon #tmtc).

 

Leurs reproches sont nombreux et plusieurs répliques soulèvent la controverse :

La femme est en effet le potage de l’homme ;
Et quand un homme voit d’autres hommes parfois
Qui veulent dans sa soupe tremper leurs doigts,
Il en montre aussitôt une colère extrême.

Alain, Acte II, scène 3.

La structure de la scène et son gimmick humoristique sont assez classiques. Ici, deux serviteurs paysans, Alain et Georgette, discutent de la jalousie de leur maitre Arnolphe. Pour se donner des airs d’intellectuel, Alain théorise la raison de ce caractère tout en étant malgré lui très ridicule. Forcément une telle connotation sexuelle ne passe pas crème, et l’on reproche à Molière de réintroduire le mauvais goût de la farce.

Agnès.
Hé ! il m’a…
Arnolphe.
Quoi ?

Agnès.
Pris…
Arnolphe.
Euh !

Agnès.
Le…

Arnolphe.
Plaît-il ?

Agnès.
Je n’ose,

Et vous vous fâcherez peut-être contre moi.
Arnolphe.
Non.

Agnès.
Si fait.

Arnolphe.
Mon Dieu, non !

Agnès.
Jurez donc votre foi.

Arnolphe.
Ma foi, soit.

Agnès.
Il m’a pris… Vous serez en colère.

Arnolphe.
Non.

Agnès.
Si.

Arnolphe.
Non, non, non, non. Diantre, que de mystère !

Qu’est-ce qu’il vous a pris ?
Agnès.
Il…

Arnolphe, à part.
Je souffre en damné.

Agnès.
Il m’a pris le ruban que vous m’aviez donné.

À vous dire le vrai, je n’ai pu m’en défendre.

Acte II, scène 5.

Cet autre passage fait polémique. Durant cette scène, Agnès raconte à Arnolphe qu’un jeune homme (Horace) est venu lui conter fleurette. Mais ignorante des choses de ce monde, elle ne comprend pas cette intention et Arnolphe, très irrité, doit contenir sa colère qui serait alors injustifiée aux yeux d’Agnès. Cette fois-ci Molière provoque et se joue des attentes du public, notamment par cette longue équivoque « Il m’a pris le » qui fait appel au mauvais esprit de ce-dernier. Le sous-entendu sexuel est implicite, il existe par l’imaginaire du spectateur. En faisant durer en longueur cette tension, Molière l’incite donc à éprouver des idées obscènes.

Songez qu’en vous faisant moitié de ma personne,
C’est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne ;
Que cet honneur est tendre et se blesse de peu ;
Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu ;

Et qu’il est aux enfers des chaudières bouillantes
Où l’on plonge à jamais les femmes mal vivantes.
Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons ;
Et vous devez du cœur dévorer ces leçons.
Si votre âme les suit, et fuit d’être coquette,
Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette ;
Mais s’il faut qu’à l’honneur elle fasse un faux bond,
Elle deviendra lors noire comme un charbon ;
Vous paraîtrez à tous un objet effroyable,
Et vous irez un jour, vrai partage du diable,

Bouillir dans les enfers à toute éternité :
Dont vous veuille garder la céleste bonté !

Arnolphe, Acte III, scène 2.

Tenant à assurer son emprise sur Agnès, Arnolphe se donnant le beau rôle d’instructeur, lui enseigne les devoirs d’une femme envers son mari. Le passage aurait pu être anodin s’il n’était pas truffé de références religieuses : la vision grotesque des « chaudières bouillantes » de l’enfer, le « lis banc et net » allusion à la vierge marie, etc…

Plus tard dans la scène, Arnolphe remet à Agnès un recueil sur « Les maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier » :

IV. MAXIME.
Sous sa coiffe, en sortant, comme l’honneur l’ordonne,
Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups ;
Car pour bien plaire à son époux,
Elle ne doit plaire à personne.

V. MAXIME.
Hors ceux dont au mari la visite se rend,
La bonne règle défend
De recevoir aucune âme :
Ceux qui, de galante humeur,
N’ont affaire qu’à Madame,
N’accommodent pas Monsieur.

VI. MAXIME.
Il faut des présents des hommes
Qu’elle se défende bien ;
Car dans le siècle où nous sommes,
On ne donne rien pour rien.

Les maximes sont nombreuses et Agnès en lit plusieurs avant d’être interrompue. Outre le caractère très misogyne de ce traité, sa forme n’est pas sans rappeler celle d’un bréviaire de prières que l’on peut faire quotidiennement. Le recueil n’est qu’une parodie de la bible, et le sermon d’Arnolphe, celui du prêtre durant la messe. Et c’est là tout le problème : Arnolphe défend son intérêt personnel en s’exprimant comme un religieux. Il propage la bonne parole tout en étant lui-même coupable, menteur et jaloux. À travers ce personnage, Molière met en cause l’attitude hypocrite des prêtres de son époque, plus prompt à condamner les vices d’autrui qu’à assumer les leurs.

Outre le fond, le problème se pose aussi sur la forme. On estime qu’il est impossible d’étirer un sujet propre à la farce sur près de cinq actes. La pièce se termine par un deus ex machina : Oronte le père d’Horace finit par marier son fils à la fille de son ami Enrique, avec l’accord d’Arnolphe pensant s’en débarrasser, mais qui ignore qu’il s’agit en fait d’Agnès. On reproche à Molière d’avoir aligné plusieurs scènes comiques conduisant à un dénouement farfelu et de ne pas avoir préparé une fin logique.

 

ATTAQUES ET CONTRE-ATTAQUES

Molière ne cherche pas à éteindre la critique mais au contraire à l’amplifier. Il écrit donc « La critique de l’École des femmes », petite pièce en un acte présentée à la fin des représentations. Elle a pour fonction de répondre aux différentes accusations dont il est la cible.

La situation se déroule dans un salon parisien bourgeois, où deux femmes, Uranie et Élise, reçoivent plusieurs connaissances : Lysidas, Climène et Dorante. Tous discutent de L’École des femmes qu’ils viennent de voir :

  • Chez les contres se dressent l’auteur jaloux et pédant Lysidas accompagné du marquis un peu bête et prétentieux Climène. Si le premier attaque le style et la structure de la pièce, le second critique plus par principe : si le peuple adore, lui non.
  • Dans le camp des pour, se côtoient Dorante, honnête homme tranquille, Uranie, la maîtresse de maison, et Élise, d’humeur ironique et sarcastique, qui feint d’être en accord avec les arguments du camp adverse pour mieux les décrédibiliser.

En définitive, personne ne convainc personne. Mais c’est un moyen de défense pour Molière qui lui permet de verbaliser ses théories esthétiques, et notamment la « fonction sociale » de sa comédie.

 

La pilule passe mal du côté de la concurrence qui le fustige et l’accable de rumeurs. On l’accuse d’inceste, on dénonce son incohérence, son jeu grimacé, et surtout d’avoir rabaissé le théâtre en forçant (par la popularité de son œuvre) les théâtres à s’aligner sur ce type de comédie. Surfant sur la vague, plusieurs auteurs et ouvrages vont apparaitre :

Rajoutant de l’huile sur le feu, Molière balance « L’Impromptu de Versailles » (octobre 1663), pièce en un acte, où il caricature et tourne en dérision ses détracteurs (soit ici principalement les comédiens de l’hôtel de Bourgogne et Le Portrait du peintre).

« Pourquoi [Molière] fait-il de méchantes pièces que tout Paris va voir, et où il peint si bien les gens, que chacun s’y connaît ? Que ne fait-il des comédies comme celles de M. Lysidas ? Il n’aurait personne contre lui, et tous les auteurs en diraient du bien. »

Mlle Molière, Scène V, L’Impromptu de Versailles.

En retour, tandis que l’inévitable rapiat de service, Jean Donneau de Visé, publie « La Vengeance des Marquis ou Réponse à l’Impromptu de Versailles » (décembre 1663), l’Hôtel de Bourgogne fit appel au fils du célèbre comédien Montfleury, qui composa un petit acte en vers « L’Impromptu de l’Hôtel de Condé » (décembre 1663).

Molière pourra néanmoins compter sur le soutien Jean Simonin, acteur au théâtre du Marais, auteur des « Amours de Calotin » (février 1664) tournant en dérision ses attaquants, et de Philippe de La Croix qui dans « La Guerre comique ou la Défense de l’École des femmes » (mars 1664), donne finalement à l’auteur comique le dernier mot.

Y aurait-il querelle sans les empressements de Molière à ranimer la critique ? Rien n’est moins sûr. Bien que malmené, Molière accroit sa réputation et affirme la supériorité de son talent face à la médiocrité de ses concurrents. Protégé du Roi, la « guerre comique » finira pas s’éteindre naturellement, avant de reprendre sous une nouvelle forme avec « l’Affaire Tartuffe », malicieusement provoqué par un Molière, décidément emporté par sa fièvre médiatique.

 

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ÉCRIT PAR : Benjamin

Double parcours en communication et théâtre, je passe mon temps à étudier et à produire des contenus pour Parlons Théâtre. On peut se croiser à la bibliothèque, au théâtre, ou autour d’un verre.

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